SARAH CHICHE AUX AMARRES

SARAH CHICHE AUX AMARRES

Les Enténébrés

 

Les Amarres, c’est le nom d’un lieu ouvert à tous, ouvert sur presque tout et désireux de s’ouvrir davantage. D’ordinaire, les gens des Amarres sont curieux lors du livre sur la place ; ils furètent dans les allées ; cherchent les références qui les ont fait rêver. Aujourd’hui, pour la première fois, ils reçoivent une célébrité littéraire.

 

Ainsi, les Amarres vont vivre une nouvelle aventure :

Sarah CHICHE vient présenter son livre les Enténébrés

Le 14 septembre, à 11 heures,

Dans ce lieu qui en reste encore tout étonné, à l’occasion du Livre sur la Place.

 

Réflexion entre les adhérents autour de la présentation du livre :

         Mais, on fait des tralalas ou on reste simple ? On invite qui, les adhérents, le voisinage, les partenaires, à grande échelle ou non ? De quoi va-t-on parler ? Mais alors, il faut qu’on lise le livre !!!!!!!!!!!! Oui, oui et oui.

 

Les plus réticents se disent « ce n’est pas sympa de penser à nous si l’on nous identifie au titre les Enténébrés. » D’autres lisent des extraits trouvés sur le net « c’est tout de même glauque comme monde, ça me fait penser à des choses dont je n’aime pas me souvenir » ou bien « ce n’est pas des valeurs que l’on défend au GEM, ce genre de vision ».

  • C’est quoi vos valeurs au GEM ?
  • Le positif, l’accueil, l’entraide, sortir la tête hors de l’eau, ne pas tourner en rond dans nos problèmes.
  • Faudra en parler avec l’auteure.

Et puis, il y a les plus curieux qui vont voir la grande librairie, ceux qui écoutent une interview sur France Culture, même ceux qui lisent le livre. Alors, la préparation de la réception est lancée : un groupe de travail pour l’accueil, pour l’affiche, pour la pub dans le quartier, les invitations, même une allocution à la radio locale.

 

Mais, c’est quoi ce livre ?

 

Témoignage de I. : «C’est l’histoire d’une femme –Sarah- mariée, mère d’une petite fille, journaliste, qui s’amourache d’un violoncelliste connu et se lance dans cette aventure adultérine. L’histoire a la banalité des romans d’amour. Mais j’ai beaucoup aimé tout ce qui lui tourne autour. Son mari, Paul, est un scientifique qui nous entraine quelquefois sur le sentier de la planète malade et de l’Homme sans conscience face à la destruction, face à la souffrance. On voit comment les destructions de la guerre de 40, les attentats, les réfugiés, le racisme et autres discriminations ou crimes lient le destin de la personne avec le destin de l’Homme.

De suite, tu rentres dans le roman. La première partie, tu ne peux pas t’en détacher. Je ne sais plus quand, mais ça commence à faire longueur, et d’un coup tu tombes dans la liste des générations précédentes. Et là, avec les descriptions des états psychiques et les conditions de vie des protagonistes, je me suis délectée. C’est tout un enchevêtrement d’histoires tellement disparates que tu lis plusieurs livres à la fois, et pourtant tout se tient, tu comprends, tu vois ce qu’est la vie des gens qui souffrent, que le destin est logique, et que la descendance des malheurs des uns fait un autre malheur pour les autres. C’est la malédiction familiale. Des histoires de fille, de mère, de grand-mère et plus loin encore ; les souffrances se mêlant à l’évidence des diverses destructions du monde. Comment sortir du guet-apens transgénérationnel ? Je crois que je ne l’ai pas compris.

L’auteure parle en Je, et l’héroïne porte son prénom. Est-ce une autobiographie ? En tous cas, suite à cette lecture, je me suis demandée si ma grand-mère n’était pas un peu incestuelle avec moi. Normal, puisque mon arrière grand-mère l’a envoyée faire des ménages chez les gens riches à son époque, dès l’âge de douze ans. Voyez comme il m’a perturbée ce livre ! Et pour Sarah, puisqu’il n’y a plus de possibilité de trouver un chemin qui donne vraiment du sens, elle doit se lancer éperdument dans cette passion pour pouvoir se débarrasser de tous les conditionnements et enfin se trouver elle-même. Si elle ne l’a pas dit dans le livre, c’est ce que j’ai compris tout de même.

Ce qu’il me faut dire surtout, c’est le respect que je peux offrir au style littéraire de Sarah Chiche. Une merveille. Bien-sûr, un peu difficile mais délectable. Des pages sans point quand on est entrainé dans ses paroles-idées-pensées ; des dialogues inclus dans la page de récit sans guillemets ou autre ponctuation pour ne pas heurter l’accord entre la situation et l’échange ; tout ce qui se passe derrière ses yeux qui nous mène dans la réalité comme si c’était un rêve ou dans un souvenir comme s’il était réel, ici et maintenant. Et en même temps, descriptions et émotions liées, elle place la narration bien au-delà, comme surplombant les pages, elle parle avec ce recul sur soi qui nous offre un espace supplémentaire où l’on peut saisir l’analyse, la conscience de soi. Sans oublier des phrases claires, nettes, sans bavure quand elle est dans la logique du monde, même si celui-ci n’est que dérives, tourments et indécences.

 

Tu lis les quatre premières pages, et tu comprends que tout se tient dans le monde. Tu lis tout le livre, et tu comprends que tout se tient, dans l’individu. Ce n’est pas beau, c’est logique, mais il y a plus que cela. »

 

Témoignage de C. : « Pour moi, cette passion, c’est une Liberté. C’est quelque chose qui la dépasse, elle ne pouvait pas ne pas la vivre. Tout comme son monde intérieur (l’inconscient), elle ne peut pas ne pas le porter. Cet amant, c’est un miroir pour elle, c’est quelque chose qu’elle a en elle et qu’elle ne peut pas exprimer puisqu’elle n’en a pas conscience. Son amant est lui aussi chargé par un passé ravageur, mais c’est sa musique qui exprime ce qu’il ne sait pas de lui. Cela s’est passé comme cela, parce que c’était lui, c’est une histoire d’inconscient à inconscient. Je trouve que c’est le sujet essentiel du livre, puisque si la narratrice n’avait pas eu cette histoire d’amour, elle aurait ignoré toute une part d’elle même. Grâce à cette relation, tout se révèle. Sinon, elle aurait continué sa vie comme d’habitude et aurait peut-être raté l’essentiel.

En fait, ce livre, il répond à la question « qui suis-je ? ». Sarah a deux vies séparées : celle d’une femme de raison, socialement reconnue, rationnelle et comblante avec un métier, un mari, une fille ; l’autre, avec son amant où elle dépasse tous les cadres (c’est de l’ordre de l’inconscient, c’est le pulsionnel qui s’exprime). La folie, la violence, l’extrême, l’irrationnel, elle peut enfin le vivre car c’est l’autre partie d’elle même. Ces deux vies en parallèle sont aussi importantes l’une que l’autre. L’adultère fait sauter le correct, sans le lâcher. Ce sont deux vies en une. Dans les deux, elle est vraie, elle-même, les deux sont elle, elle assume les deux. Avec son amant, c’est la part perdue d’elle-même qu’elle retrouve. Cet amour est un découvreur de vérité. Sarah a été mise dans la chaine infernale, et veut briser la chaine, elle veut dire : c’est fini. Il va falloir qu’elle trouve ce qu’est l’amour, et surtout l’amour de la vie.

Cette planète malade, cette souffrance généralisée du monde font écho à sa souffrance personnelle ; et devant le désastre programmé, quelle position prendre ? On sait que tout va mal finir, tout dans le livre le démontre, mais Sarah ne se résigne pas. Tout ce qui se passe dans le monde la façonne, fait ce qu’elle est. L’intime est lié à cela, depuis des générations. L’amour pour son amant a été comme une grâce qui lui est tombée dessus. Ce fut le moyen de s’évader du monde catastrophique tant extérieur qu’intérieur. Le monde est sans issue, l’amour semble être le seul espace de liberté et de survie. On pourrait se demander : ai-je le droit d’être heureuse dans la dévastation généralisée ? Est-ce moral ? Cet amour fou me paraît lié au contexte de ce monde fou. Cette femme est sensible à la souffrance, tant celle du monde que celle de chacun. Et les deux ne font qu’un.

Avec ce livre, je vois que la vie est autre chose que ce monde dévasté. La vie c’est plus immense, plus fort que le visible. Le « oui » à la vie dépasse toute chose. Si je rencontrais Sarah Chiche, j’aimerais, par exemple, parler avec elle de l’amour sublime porté par Etty Hellsum. Elles sentent toutes deux qu’il y a toujours plus fort que l’horreur. Ce n’est pas une croyance, mais une foi qui dépasse tout entendement.

Et puis, je viens juste d’y penser : quel est l’antonyme de « enténébrés » ? Un autre terme, d’ordre spirituel : les « illuminés » ! »

 

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